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Qu'est ce que le harcèlement?
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Qu'est-ce que le school bullying?
En France, on ne sait pas trop quel terme
employer pour désigner ce que les anglais nomment school-bullying
et les espagnols intimidación. Jacques Pain a proposé le terme
de malmenance et Catherine Blaya l’expression harcèlement
entre pairs. Mais au-delà du mot, il convient d’examiner
précisément en quoi consiste cette forme très particulière de violence
entre élèves que le chercheur norvégien Dan Olweus a mis en évidence
il y a maintenant plus de trente ans.
Dan Olweus est né en 1931. Il est professeur
de psychologie à l'université de Bergen en Norvège. Ses premiers
travaux consacrés aux agressions entre adolescents remontent au début
des années soixante-dix. Il est l'auteur d'une vingtaine de
publications dont la plupart sont disponibles en langue anglaise. Un
seul de ses textes a été traduit en français.
Quelques exemples
« Julie redoute de se rendre à l'école chaque
jour. Pour une raison qu'elle n'est pas arrivée à comprendre, plusieurs
filles de sa classe se retournent contre elle depuis maintenant quelques
semaines. Elles chuchotent dans son dos, l'ignorent quand elle parle,
s'éloignent d'elle quand elle s'assoit, lui laissent des notes
déplaisantes et l'excluent de toutes leurs activités. Julie a essayé de
leur parler mais ça n'a pas marché. […] Plus elle essaye de s'intégrer,
plus l'intimidation semble empirer. Julie a peur de le dire à son
enseignante ou à ses parents, de crainte qu'ils ne disent qu'elle est
ridicule, qu'elle exagère et qu'elle devrait essayer de résoudre ses
problèmes elle-même ».
« Eric a de la difficulté en classe. Il a du
mal à se concentrer et il n'a pas envie d'être là. Le vrai problème,
c'est Jean. Celui-ci a commencé à s'en prendre à Eric l'année dernière
et n'a pas cessé depuis. Eric essaye maintenant de rester à l'intérieur
pendant les récréations. Lorsqu'il sort, Jean est toujours là à le
guetter et à surveiller s'il n'y aurait pas des enseignants qui
pourraient l'observer. Jean le malmène, au grand plaisir de plusieurs
autres garçons. Parfois les autres se joignent à lui, donnent des coups
de pied à Eric, le poussent et l'encerclent. Eric essaye de ne pas
pleurer, il essaie de se sauver, il a même tenté de dire à Jean
d'arrêter, mais Jean et les autres ne font que rire. L'enseignant d'Eric
ne sait rien de cela, mais Eric a parlé à ses parents de l'intimidation
qu'il subit. Ces derniers sont vraiment inquiets et ils veulent aviser
l'école, mais Eric les supplie de ne pas le faire. Jean lui a dit que si
jamais il le faisait, il s'attirerait certainement des ennuis ».
« Pendant deux ans, Johnny, un paisible garçon
de treize ans, a été le souffre-douleur de certains de ses camarades.
Les adolescents lui soutiraient de l'argent, l'obligeaient à avaler de
mauvaises herbes et à boire du lait additionné de détergent, le
battaient dans les toilettes, et lui nouaient une corde autour du cou
puis le promenaient comme un petit chien. Interrogés, les tortionnaires
ont déclaré qu'ils pourchassaient leur victime parce que c'était
amusant ».
Répétition, disproportion
des forces et intention de nuire
Pour désigner les phénomènes de maltraitance
entre enfants, le psychiatre suédois Peter Paul Heinemman avait, à la
fin des années soixante, utilisé le terme de mobbning, équivalent
suédois du terme anglais mobbing dont le biologiste Konrad
Lorentz s'était servi pour désigner la façon qu'on certaines variétés
d'oiseaux de fondre soudain sur l'un des leurs faible ou malade. Dan
Olweus se servira alternativement des termes mobbing ou
bullying ou encore victimization pour nommer le phénomène
dont il donne la définition suivante: « un
élève est victime de violence (a student is being bullied ) lorsqu'il
est exposé de manière répétée et à long terme, à des actions négatives
de la part de un ou plusieurs élèves. Quant aux actions négatives, elles
peuvent être définies comme suit: on parle d'action négative lorsqu'une
personne tente ou parvient à porter préjudice ou infliger une
souffrance à autrui avec intention […] Les actions négatives peuvent
s'exprimer par des mots, par exemple par des menaces, railleries,
taquineries et sobriquets. On parle aussi d'une action négative lorsque
quelqu'un frappe, pousse, frappe du pied, pince ou retient quelqu'un
d'autre, c'est à dire lorsqu'il y a contact physique. Les actions
négatives peuvent également être perpétuées sans paroles ni contact
physique, comme dans le cas des grimaces, gestes obscènes, ostracismes,
ou refus d'accéder aux souhaits d'autrui ».
Nous prenons soin de reproduire intégralement cette longue définition
pour montrer à quel point, selon Olweus, l'acception du terme est
étendue.
Derrière les formes multiples que les
processus d'intimidation peuvent prendre, on retrouve toujours trois
caractéristiques communes. Il y a school-bullying, tout d'abord,
lorsqu'il y a répétition, lorsque les actions négatives sont perpétuées
de manière répétée et à long terme. On peut rendre la vie d'un enfant
impossible simplement parce que tous les jours et sur une très longue
période on se moque de lui. On nous a signalé le cas d'une jeune fille
qui a été persécutée durant des mois par un groupe d'adolescentes qui
l'empêchaient de rentrer chez elle par le plus court chemin. A plusieurs
reprises, nous avons pu constater à quel point la vie quotidienne de
certains enfants ou adolescents pouvait être rendue proprement infernale
par l'usage systématique d'un surnom. La première caractéristique du
school-bullying est d'abord sa répétitivité
La seconde consiste en un déséquilibre des
forces. Olweus observe que « l'élève visé par les actions négatives
a du mal à se défendre et se trouve en quelque sorte démuni face à
l'élève (ou aux élèves) qui le harcèle ». Ainsi la plupart des
bagarres enfantines ne sauraient-elles être considérées comme du
school-bullying. En revanche, des procédés d'ostracisme ou d'isolement
social en font expressément partie. Le bullying est une relation de
domination, « un abus systématique du pouvoir », ainsi que le
note le chercheur anglais Peter K. Smith.
Cette prise de pouvoir peut être physique (les coups), elle peut être
verbale (les surnoms, les moqueries, les insultes), elle peut aussi
revêtir un caractère plus sournois (les rumeurs, les processus
d'isolement de la victime).
La troisième caractéristique constitutive du
school-bullying réside dans l’intention délibérée qu’a l’agresseur de
nuire à sa victime. Très souvent les actes de harcèlement, lorsqu’ils
sont mis à jour, sont présentés par leurs auteurs comme de simples jeux
à caractère inoffensif. Mais il semble que cette excuse ne soit guère
recevable. Les observations faites par la plupart des auteurs
s’accordent sur le fait que l’agresseur sait pertinemment qu’il fait
souffrir sa victime et que c’est précisément parce qu’il sait qu’il fait
mal qu’il réitère ses agressions.
Agresseur, victime et
pairs: une relation triangulaire
Les processus de harcèlement se présentent
sous la forme d'une relation triangulaire réunissant un harceleur, une
victime et un groupe de pairs. Il convient donc d’examiner quelles sont
les principales caractéristiques de ces trois agents du school-bullying.
Pour désigner les agresseurs types, les auteurs canadiens Pepler,
Conally et Craig
se servent du terme de "petits durs". Les élèves impliqués en
tant qu'agresseurs semblent présenter certaines caractéristiques
communes. Ce sont d’abord des enfants hyperactifs, impulsifs et
perturbateurs, volontiers agressifs à l'égard de leurs camarades, de
leurs enseignants et des membres de leur famille. Ils sont ensuite
décrits comme intelligents et sachant très bien s’emparer des petits
travers des autres pour les tourner en dérision. Les élèves harceleurs
présentent enfin tous la même absence d'empathie à l'égard de leurs
victimes. Les sentiments de faute, de culpabilité ou de remords semblent
leur être étrangers. Selon Dan Olweus, il existerait des enfants
agressifs dans des proportions similaires au sein de toutes les couches
de la société, ce constat étant également vérifié pour les enfants
victimes. « Par conséquent, observe Olweus, il n'est pas
possible d'expliquer le statut d'agresseur ou de victime d'un élève
comme étant la conséquence de mauvaises conditions socio-économiques de
sa famille ».
Si les conditions économiques ou sociales
semblent avoir peu d'influence sur la constitution de la personnalité de
l'agresseur type, il n'en est pas de même des conditions d'éducation. « L'amour
et l'implication de la ou des personnes qui élèvent l'enfant, des
limites très précises quant aux comportements autorisés et non
autorisés, ainsi que des méthodes d'éducation non violentes créent des
enfants harmonieux et autonomes », observe Olweus. A l'inverse, un
manque de tendresse et d'implication de la famille, un éventuel laxisme
du responsable de l'enfant en cas de comportement agressif joints à des
accès épisodiques de répression violente créeraient un terrain favorable
au développement de la personnalité du petit dur.
Le profil de la victime type semble un peu
moins facile à établir que celui de l'agresseur. Tout au plus peut-on
dire de ces enfants qu'ils sont en règle générale plus angoissés que les
autres. « Ils souffrent, note Dan Olweus, d'un sentiment
d'infériorité, ont une image négative d'eux-mêmes et de leur situation.
Ils considèrent bien souvent qu'ils ne valent rien, se sentent stupides,
honteux et indésirables ». A l'école, on remarque qu'ils sont
souvent seuls et qu'ils n'ont pas de bons camarades. Mais il est bien
difficile de d'établir avec certitude si ces caractéristiques sont la
cause ou le résultat des brutalités dont ils sont les victimes.
« Nous en savons très peu sur les caractéristiques des victimes »,
conclue Wendy M. Craig (1998). Il semble qu’il suffise pour devenir
victime d’une petite différence, d’une certaine faiblesse qui, à un
moment donné, va rendre l’enfant vulnérable et faire de lui la proie
d’un harceleur.
Debra J. Pepler a observé que 85% des scènes
d'intimidation se produisaient dans le cadre d'un groupe. Caché aux yeux
des adultes, le harcèlement ne peut exister que s'il est visible aux
yeux des pairs. Ainsi les spectateurs constituent-ils le troisième terme
de la relation triangulaire. Ils jouent un rôle déterminant au sein du
processus: ils peuvent, en effet, encourager le harcèlement ou au
contraire réduire ses effets selon l’attitude qu’ils vont adopter :
participation directe ou indirecte par des rires et des moqueries, ou à
l’inverse désapprobation et même soutien apporté à la victime. Mais il
semble rare que le bullying laisse indifférent ceux qui en sont les
spectateurs. Toujours selon les travaux de Debra J. Peper, 83% des
élèves ayant assisté à une scène de harcèlement déclarent que cela les a
rendu profondément mal à l'aise.
La chercheuse finlandaise Cristina Salmivalli
a montré qu’à l’intérieur d’un groupe assistant à une scène de
harcèlement les témoins étaient impliqués de différentes manières :
« Certains élèves, note-t-elle, vont devenir les assistants de
l’attaquant ; d’autres, s’ils n’agissent pas directement contre la
victime forment, en toile de fond un soutien important à celui-ci, en
riant, en faisant des gestes encourageants ou en s’attroupant simplement
comme voyeurs. Ce sont des "supporteurs". Un certain nombre d'élèves
reste en arrière sans se positionner ni d'un côté ni de l'autre et leur
silence, ce "laisser faire", devient ainsi synonyme d'approbation: nous
les nommons les "outsiders". Les éléments "supporteurs" s'opposent aux
"défenseurs" qui, eux, réconfortent la victime ou essaient d'arrêter
l'agression. »
La réticence française
Le concept de school-bullying est très
largement utilisé dans de nombreux pays européens et nord américains
dans le cadre des campagnes de prévention de la violence scolaire. Mais
en France les travaux de Dan Olweus sont encore peu connus et certains
chercheurs français émettent des doutes quant à la pertinence du
concept. Ainsi Catherine Blaya, directrice de l’Observatoire Européen de
la Violence Scolaire et auteure d’un CD rom consacré aux phénomènes de
harcèlement,
émet-elle un certain nombre de réserves au sujet du concept de
school-bullying. A mettre trop l’accent sur les phénomènes de
harcèlement, ne risque-t-on pas de laisser de côtés les autres formes de
la violence ? « Cantonner la violence en milieu scolaire au school
bullying, observe Catherine Blaya, c’est, par exemple, ne pas
prendre en compte la violence des adultes contre les élèves ni les
violences anti-institutionnelles qui se traduisent par une augmentation
des déprédations des locaux ou des agressions (verbales le plus souvent)
à l’encontre des enseignants, représentants de l’institution. »
Catherine Blaya se demande également si le
développement des campagnes anti-bullying n’aurait pas certains effets
pervers : « On peut alors souligner, note-t-elle, l’effet
pervers que peuvent occasionner certaines politiques de sensibilisation
qui en faisant connaître un phénomène le font exister et lui donnent
une plus grande importance ».
Enfin, poursuit-elle : « Le
bullying est un concept psychologisant, qui tend à individualiser le
problème et à n’en rendre responsable que l’agresseur ou la victime,
parfois la famille. Ces derniers sont décontextualisés, on ne considère
ni l’influence du contexte socio-économique ni celle de l’institution
scolaire ».
On aurait assurément tort de réduire la
violence scolaire aux seuls phénomènes de harcèlement, et peut-être
faut-il observer avec beaucoup de prudence le développement de
programmes d’évaluation du school-bullying commercialisés dans certains
pays de l’Union Européenne. Mais il nous semble qu’une meilleure
connaissance de la littérature consacrée aux phénomènes de harcèlement
pourrait permettre aux professionnels français de l’éducation de mieux
appréhender les situations de violence qui se développent dans les
établissements scolaires.
Jean Pierre BELLON,
professeur de philosophie,lycée Ambroise-Brugière, Clermont-Ferrand
Une brève
histoire du harcèlement à l'école |