Une enquête pour mesurer le phénomène
Le harcèlement à travers la littérature
Le site de l'A.P.H.E.E.
Association pour la prévention des phénomènes de harcèlement entre élèves
Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil
1906
Bourreau, victime et spectateur
L'affiche du film de Volker Schlöndorff (1966)
Dans son roman, Robert Musil représente l'adolescence comme une période d'entière indétermination. Le jeune Törless est à la recherche de la norme du bien et du mal. Il veut « découvrir enfin en lui-même une détermination, des besoins précis, qui opérassent une distinction tranchée entre le bon et le mauvais, l’utilisable et l’inutilisable; de se voir faire un choix, même erroné : cela eût mieux valu finalement que cette réceptivité excessive qui absorbait indifféremment n’importe quoi.»
A l'école qu'il fréquente, il a deux compagnons, Reiting et Beineberg, auxquels il s'est attaché parce que « leur violence lui imposait ». « Chose singulière, il s’agissait justement des pires éléments de sa volée, garçons certes doués et, bien entendu, d’excellentes familles, mais certains jours turbulents et indociles jusqu’à la brutalité. Que Törless fût attiré précisément par leur compagnie tenait sans doute à son incertitude intérieure ».
Ces deux garçons se montrent en effet particulièrement brutaux à l'égard d'un autre de leurs camarades, Basini, dont ils ont découvert qu'il avait été l'auteur d'un vol et qu'ils tiennent, sous ce prétexte, à leur merci lui infligeant différentes tortures morales et physiques. Törless est le témoin de ces persécutions auxquels il assiste tantôt avec dégoût – mais qu'est exactement qui le dégoûte, la violence des bourreaux ou la lâcheté de la victime? – tantôt avec une certaine fascination : « cette oscillation entre le désir et la honte ».
On retrouve décrites dans le roman toutes les composantes du processus de harcèlement entre adolescents. Pour qu'il y ait harcèlement, il faut, en effet, qu'il y aient des bourreaux pervers qui se servent d'une faiblesse repérée chez un de leurs pairs pour le persécuter – Reiting et Beineberg jouent ici ce rôle – il faut aussi une victime qui n'est pas tout à fait victime pour rien, une certaine part de lâcheté ou du moins de faiblesse la rendant complice de ses bourreaux – Biasini accepte tous les tourments qu'on lui inflige espérant qu'au bout d'un certain temps, on lui pardonnera tout – il faut enfin un public indécis et complice qui, comme Törless, partagé entre répugnance et fascination laisse faire la persécution et parfois même s’y associe. Robert Musil a bien vu le triangle, bourreau / victime / public, que l’on retrouve dans tous les cas de harcèlement.
Törless se serrait contre la poutre où il était assis et sentait trembler les muscles de ses yeux.
Alors Beineberg énuméra les infamies de Basini, d’une voix rauque et monocorde. Puis il dit :
- Tu n’as donc pas honte ?
Sur quoi Basini regarda Reiting, de l’air de dire: « Il serait temps que tu viennes à mon secours. » A ce moment précis, Reiting lui asséna en pleine figure un coup de poing qui le fit chanceler, buter sur une poutre, s’effondrer. Beineberg et Reiting bondirent.
La lanterne renversée, sa lumière se répandit aux pieds de Törless sur le plancher, paresseuse, indifférente.
Törless, au bruit, devina qu’ils déshabillaient Basini et le fouettaient avec un objet mince et flexible. Evidemment, tout était préparé. Il entendit les gémissements et les cris étouffés de Basini qui ne cessait d’implorer pitié ; enfin il ne perçut plus qu’un geignement, comme un hurlement ravalé, des jurons proférés à voix basse, et le souffle brûlant, haletant de Beineberg.
Torless n'avait pas bougé de sa place, Tout au début, certes, un désir bestial l'avait pris de bondir et de frapper avec les autres, mais le sentiment qu'il arriverait trop tard, qu'il serait de trop, le retint. Comme si une lourde poigne l'avait paralysé.
Apparemment indifférent, il gardait les yeux fixés sur le plancher. Il ne cherchait même pas à tendre l'oreille pour interpréter les bruits, il ne sentait pas son cœur battre plus vite qu'à l'ordinaire. Il contemplait la lumière qui formait une sorte de flaque à ses pieds. Des tourbillons de poussière, une horrible petite toile d'araignée y brillaient. Plus loin, le rayon s'infiltrait entre les poutres et s’achevait dans une pénombre sale et poussiéreuse .
Mais Törless est aussi capable de passer du rôle de spectateur à celui de bourreau. A l’occasion d’un court congé durant lequel Reiting et Beineberg ont quitté l’école, Törless se retrouve seul au dortoir avec Basini. Une obscure force le conduit à tourmenter lui aussi son condisciple.
Basini dormait; Il semblait même faire d'agréables rêves.
Törless n'était pas redevenu encore le maître de ses mouvements. Un instant il resta assis, immobile, les yeux fixés sur le visage du dormeur. Dans son cerveau vibrèrent ces pensées brèves, détachées, ces simp1es constatations qui vous viennent quand on perd l'équilibre, quand on tombe, quand on vous arrache un objet des mains. Sans plus savoir ce qu'il faisait, il saisit Basini à l'épaule et le secoua pour le réveiller.
Le dormeur s'étira nonchalamment à une ou deux reprises, puis sursauta, et considéra Törless avec des yeux hébétés de sommeil.
Törless prit peur; son désarroi était complet; il comprit enfin ce qu'il avait fait, et se demanda ce qui lui restait à faire. Il eut terriblement honte. On pouvait entendre les battements de son cœur. Des paroles d'explication, des échappatoires se pressaient sur ses lèvres. Il voulut demander à Basini s'il n'avait pas des allumettes, s'il pouvait lui dire l'heure…
Basini continuait à le regarder fixement, sans comprendre.
Déjà Törless, sans avoir prononcé un mot, retirait son bras, déjà il se glissait à bas du lit pour regagner discrètement le sien, quand Basini, brusquement, parut comprendre la situation, et se dressa d’un bond.
Törless s’arrêta, indécis, au pied du lit. Basini lui jeta de nouveau un regard interrogatif, puis il sortit du lit, s'enveloppa dans son manteau, enfila ses pantoufles et se dirigea d'un pas traînant vers la porte.
Törless compris aussitôt que ce n’était pas 1a première fois.
En passant, il prit la clé du repaire dissimulée sous son oreiller.
Basini, qui marchait devant, en emprunta sans hésiter la direction. Le chemin qu'on lui cachait naguère semblait lui être devenu familier. Il tint la caisse quand Törless sauta dessus, il écarta les décors avec des gestes précautionneux et discrets, en domestique bien dressé.
Törless ouvrit, et ils entrèrent Il tourna le dos à Basini pour allumer la petite lampe.
Quand il se retourna, Basini était debout devant lui complètement nu.
Törless ne violente pas Basini comme le font Beineberg et Reiting, mais les paroles qu’il lui adresse sont aussi blessantes que des coups. En tourmentant sa victime, Törless cherche à comprendre pourquoi Basini cède avec autant de facilité à ses bourreaux.
Tu vois: tu es couché par terre, devant moi. Tu trembles même: aurais-tu froid? Je pourrais te cracher dessus, maintenant, si je voulais. Écrase bien ta tête contre le sol : la poussière sur le plancher, n'est-ce pas quelque chose d'étrange? Un paysage avec des nuages et des rochers plus gros que des maisons ? Je pourrais, moi aussi, te piquer à coups d'aiguille. Dans la niche, près de la lampe, il y en a encore une ou deux. Les sens-tu déjà sur ta peau ?... Mais je ne veux pas... Je pourrais te faire aboyer, comme Beineberg, te, faire manger la poussière à l'instar des porcs, je pourrais t'obliger à certains mouvements, tu vois ce que je veux dire ? et à soupirer en ]même temps: «Ma chère ma... » (Törless s'interrompit brusquement en plein blasphème.) Mais je ne veux pas, je ne veux pas, tu m'entends ?
Basini pleurait.
- Tu me tourmentes...
- Oui, je te tourmente. Mais ce n’est pas mon but Je ne veux savoir qu'une seule chose: quand j'enfonce toutes ces paroles en toi tels des couteaux, qu'est-ce que tu ressens ? Qu'est-ce qui se passe en toi? N'y a-t-il pas quelque chose qui éclate? Dis-le moi ! Comme un verre soudain vole en éclats, avant même qu'on n'ait décelé la moindre fêlure? L'image que tu t'étais faite de toi n'a-t-elle pas été soufflée, et remplacée par une autre, jaillissant de l'obscurité, comme une vue de lanterne magique? Ne me comprends-tu donc pas du tout? Je ne puis m'expliquer mieux, c’est à toi de me dire...
Basini n'arrêtait plus de pleurer. Ses épaules de fille tressaillaient ; il se contentait de répéter inlassablement: «Je ne sais pas de quoi tu veux parler; je ne peux rien t'expliquer; ça se produit sur le moment, inéluctablement: tu ferais la même chose que moi... »
Törless ne disait mot. Il restait adossé à la cloison, immobile, épuisé, et regardait fixement devant lui, dans le vide.
«Si tu étais dans ma situation, tu agirais comme moi » avait dit Basini. En ce cas tout ce qui s'était passé se réduisait à une nécessité banale, paisible, sans grimaces ».
Beineberg et Reiting finiront par livrer Basini à toute la classe. C’est sur une scène de lynchage que s’achève l’histoire de Basini dans le roman.
Il se trouva que l'après-midi était libre.
Tous les élèves s’assemblèrent au fond de la classe, près des casiers; on appela Basini.
Beineberg et Reiting l'encadraient, tels deux dompteurs.
Quand les portes eurent été fermées et apostées les sentinelles, on procéda au rite du déshabillage, qui remporta un franc succès.
Reiting avait à la main une liasse de lettres de madame Basini à son fils; il en entreprit la lecture. «Mon brave petit... »
Ce fut un tumulte général.
« Tu sais que le peu d’argent dont je dispose en ma qualité de veuve... »
Fusent des rites gras, des plaisanteries grossières. Reiting veut continuer à lire. Quelqu’un, tout à coup, frappe Basini. Un autre, sur lequel celui-ci tombe, le repousse brutalement mi-rieur, mi-indigné. Un troisième le relance. Et soudain Basini, nu, la bouche tordue par l'angoisse, vole d'un bout à l'autre de la salle comme une balle, parmi les rires, les cris de joie, les bourrades des élèves; il se blesse aux angles des bancs tombe sur les genoux qu'il écorche, et s'écroule enfin, sanglant, couvert de poussière, avec des yeux de bête, vitreux, tandis que le silence se rétablit d'un coup et que tous accourent pour le voir couché sur le sol.
Törless frémit. Il avait vu en action la puissance de la menace.
Il ignorait toujours ce qu'allait faire Basini.
Pour la nuit suivante, il était prévu d’attacher Basini à un lit et de le fustiger avec des fleurets.